Pour un oui ou pour un non: les stéréotypes chez Sarraute

Pour un oui ou pour un non, une pièce de théâtre de Nathalie Sarraute, publiée en 1982, est généralement notoire pour son illustration des tropismes, c’est-à-dire, de mouvements intérieurs dans le Non-dit, derrière la conversation verbale explicite. Mais ces mouvements psychiques souterrains sont souvent masqués par un autre aspect du langage : les stéréotypes. Les stéréotypes sont ce que les mots figent en nommant, ce qu’ils gèlent dans leur passage en une représentation toute faite, toute banale. Or, quel est le rôle joué par ces stéréotypes pour Sarraute? À vrai dire, les stéréotypes sont nécessaires, car ils forment des repères conceptuels qui orientent la vie sociale, mais surtout parce qu’ils sont inévitables dans le langage. Cependant, il y a une dualité dans la responsabilité des individus quant à la puissance des stéréotypes : la société est le critère qui affirme leur véracité, alors que l’individu singulier menace leur stabilité.

D’abord, pour Sarraute, les stéréotypes sont indispensables pour la communication dans la société : ils établissent des repères conceptuels où se bâtissent ensuite diverses attentes. C’est ainsi que dans une tentation de cerner la définition du « bonheur » de H2, celui-ci reproche à H1 le fait qu’il lui « faut qu’il [le bonheur de H2] figure au catalogue parmi tous les autres bonheurs » (p.38). Le mot « catalogue » renferme une double connotation, à savoir une scientifique et une consommatrice, qui permet de mieux saisir la nécessité des stéréotypes dans le monde social. D’une part, « catalogue » désigne un inventaire à données scientifiques ; les stéréotypes sont donc des objets de recherches poussées qui déterminent leurs limites, qui les classent et qui les catégorisent selon des définitions fixes. Ainsi, dans l’exemple du bonheur de H2, H1 exige qu’il soit défini afin qu’il puisse se le représenter clairement; bref, que ce bonheur soit saisissable et compréhensible. Or, d’autre part, « catalogue » renvoie aussi à une liste promouvant des produits consommables : les stéréotypes sont aussi des représentations parfaites de ce qu’elles définissent et s’étalent devant l’individu pour « se faire choisir ». Autrement dit, les images de bonheurs, ces stéréotypes de bonheur, seraient palpables, à portée de main, accessibles à tous, dévoilées dans leur entièreté en attendant simplement d’être achetées par des « sacrifices » (p.38) du consommateur. Cette analogie du consommateur revient ailleurs : en refusant le bonheur paternel de H1, H2 s’emporte : «  Pour moi, je n’en voulais pas, de ce bonheur. Ni cru, ni cuit… » (p.37). La métaphore établie, entre le bonheur paternel stéréotypé de H1 et la chair, renforce davantage l’image des stéréotypes consommables qui formeraient une liste de produits. Justement par cet aspect des stéréotypes, à savoir qu’ils sont à la portée de la main de tous, ils deviennent des repères indispensables à la communication : ils sont des points convenus par tous qui permettent de représenter le monde social d’une manière intelligible. En effet, ces représentations stables qui accompagnent les concepts, comme les bonheurs de H1, posent les gens sur la même page lorsqu’ils communiquent; ils peuvent donc construire leurs attentes, et moduler leur vie selon ces stéréotypes : « C’est bien ce que tu voulais, c’est ce que tu cherchais, que je sois jaloux…Et tout est là. Tout est là : il te fallait que je le sois et je ne l’étais pas » (p.37). De verbes désireux, « vouloir » et « chercher », H2 effectue une gradation et en arrive à un verbe de nécessité, « falloir » : il était primordial pour H1 que H2 soit jaloux, car les stéréotypes organisent et orientent la vie des individus par les attentes qui en dérivent. Par exemple, chez H1, l’image du bonheur paternel, étant généralement envié, il oriente sa vie vers cette acquisition et forme des espérances quant au regard d’autrui. En plus de la gradation, la répétition de « tout est là » suppose une inquiétude de la part de H1 : il a besoin du stéréotype pour se rassurer, afin d’être sur du sol stable, de bâtir des projets de vie qui ne risquent pas de s’effondrer; il a besoin de repères sociaux. Toutefois, les stéréotypes sont encore plus prééminents par leur nécessité formelle.

Effectivement, en outre d’une nécessité sociale, les stéréotypes sont davantage incontournables par la linguistique. Tout ce qui est nommé s’accompagne infailliblement d’une représentation immobile qui en encadre la définition, qui en établit les frontières : « Ni sans nom, ni avec nom. Pas un bonheur du tout » (p.39). L’antithèse entre « sans nom » et « avec nom » englobe la totalité des phénomènes langagiers : si le « bonheur » de H2 existe, il existe en dehors du langage. La négation de ces deux termes opposés implique que tout le spectre intermédiaire est aussi éliminé; autrement dit, le « bonheur » de H2 ne se retrouve ni dans le Dit, ni dans le Non-dit, mais dans un tout autre domaine du réel où le langage ne peut effleurer et donc, où les stéréotypes ne peuvent s’infiltrer. Par conséquence, Sarraute opère une séparation entre le réel et le domaine linguistique; ce « bonheur » est inexistant dans le langage : «  Non. Ni là, ni ailleurs. Ce n’est inscrit nulle part » (p.39). Les multiples négations, ainsi que les phrases courtes sans de verbes, insistent sur le caractère spectral du « bonheur » de H2; or, il n’a simplement pas de place définie où l’on pourrait le pointer du doigt, c’est-à-dire, qu’il n’est pas symbolisé matériellement par un mot. En d’autres termes, il n’est pas inscrit dans une matière, ni orale, ni écrite : il est en dehors de tout champ sémantique. En effet, dès qu’une chose est nommée, le langage l’incruste dans un imaginaire strict, dans une réalité codifiée et catégorisée. En quelque sorte, tout le domaine du Dit tomberait dans le stéréotype et ne peut y dérober; ce qui implique qu’il y a aussi toute une autre dimension du réel qui échappe aux mots : les mots encadrent une partie du réel et laissent toujours le reste fuir, à savoir la partie qui déborde des limites imposées par les stéréotypes. Ce phénomène explique la raison derrière le fait que le « bonheur » de H2 ne peut être nommé, ni être décrit : il habite dans le réel non catégorisé. D’ailleurs, la nécessité du stéréotype dans le domaine sémantique est encore mieux illustrée par les analogies avec le monde physique : « Ni là, ni ailleurs », « on ne sait pas où l’on est, mais en tout cas pas sur vos listes », ou encore « Personne n’est là pour regarder, pour donner un nom » (p.39). Dans chaque cas, un phénomène linguistique est associé à une perception physique : donner un nom implique la capacité de donner une coordonnée spatiale du concept, à pouvoir pointer du doigt un emplacement physique du stéréotype; lorsqu’on ne catégorise pas, on est désorienté dans l’espace; le regard nomme les choses perçues par l’œil. Ces analogies infèrent une réalité physique, matérielle à une nécessité conceptuelle, immatérielle : elles ancrent l’inévitable du domaine sémantique dans des perceptions sensibles. Autrement dit, la nécessité du langage stéréotypant tout ce qu’elle nomme est telle qu’elle transgresserait le domaine linguistique pour laisser sa marque dans le domaine physique : cette nécessité serait quasiment corporelle. Cependant, puisque les stéréotypes ne sont que des conventions entre les individus pour établir un imaginaire social fixe, on peut légitimement douter de l’étendue de son pouvoir.

En effet, il y a une opposition dans la responsabilité des individus à l’égard des stéréotypes. D’une part, les stéréotypes acquièrent leur légitimité à partir des individus regroupés : ils sont essentiellement un phénomène social, où autrui est le critère de vérité : « […] le vrai Bonheur, reconnu partout? Recherché par tous? » (p.38). La majuscule sur le mot « Bonheur » connote une valeur idéelle, absolue et immuable, qui rappelle évidemment la théorie des Formes de Platon, où il existerait des idées supérieures et responsables des apparitions sensibles. Toutefois, le sens de cette connotation est déplacé par le jeu de sonorité entre « partout » et « par tous » : ces mots semblent devenir interchangeables et leur résonance s’entend de l’un à l’autre. Le « vrai Bonheur » serait donc reconnu partout, mais aussi par tous : le critère de vérité ne réside plus en l’idée elle-même, dont seuls quelques penseurs peuvent accéder comme chez Platon, mais il se retrouve dorénavant chez tous : autrui établit la vérité. La vérité et la valeur d’un stéréotype dépendent de la reconnaissance et de l’intérêt d’autrui; autrement dit, la vérité est soumise à la société. Par conséquence, dans la construction d’un imaginaire social par la société, autrui devient nécessaire dans le maintien de sa solidité; ce n’est qu’avec le contact entre les individus que les stéréotypes se réalisent. D’où la nécessité de H1 que H2 soit jaloux devant son bonheur paternel : il a besoin du regard d’autrui pour attester et sécuriser son bonheur stéréotypé, c’est-à-dire, qu’il a besoin de la reconnaissance de son bonheur par autrui comme étant bel et bien le bonheur paternel. En effet, l’imaginaire social ne pourrait exister sans l’Autre avec qui se mettre d’accord sur la représentation. Le rôle d’autrui est, par ailleurs, encore plus mis de l’avant par le changement brusque du pronom « tu» à l’usage du pronom « vous », malgré que H2 ne s’adresse réellement qu’à une personne, à savoir H1 : «  on n’est pas sur vos listes… Et c’est ce que vous ne supportez pas… » (p.39). Le « vous » minimise l’individu de H1 et l’incorpore dans une totalité beaucoup plus large que lui; et son ignorance envers ce « vous » montre bien qu’il est assujetti à ces stéréotypes instaurés par la société sans en avoir conscience. Mais du coup, H2 inclue aussi les lecteurs dans ce « vous » : « Écoutez-le, il est en plein délire […] Eh bien oui, mes bonnes gens[…] » (p.38). H2 englobe soudainement les lecteurs, les « bonnes gens », dans ce public : « les bonnes gens » sont assez évidemment les narrataires. Ainsi, les reproches de H2 ne s’adressent plus à l’individu H1, mais interpellent les spectateurs de la pièce de théâtre, les lecteurs et la société entière.

D’autre part, l’individu isolé, singulier constitue un élément instable dans la représentation fixe du monde social. En effet, pris dans son individualité, sans autrui pour certifier les stéréotypes, « personne n’est là pour regarder, pour donner un nom » (p.39). Ce passage connote et laisse sous-entendre un certain voyeurisme dans le phénomène linguistique : nommer serait déjà un envahissement de la sphère privée, ce serait déjà impliquer autrui. Alors que dans la solitude, personne n’est présent pour partager et communiquer : il n’y aurait donc plus un besoin de réduire les choses en des images stables. Autrement dit, sans de spectateurs, sans quelqu’un pour juger, il n’y aurait plus de raison à « jouer » un rôle qui serait tout entier défini par une représentation fixe. Par exemple, H2 accuse H1 d’avoir joué le rôle du père paternel joyeux rien que pour ses yeux (p.37), et de l’avoir tellement bien joué qu’il en semblait tout entier comblé, comme si à ce moment-là, il n’était plus que le père joyeux. Ainsi, l’individu isolé est mené à questionner les stéréotypes puisqu’il n’a plus une audience. Du même coup, une nouvelle angoisse s’infiltre, une inquiétude s’élabore à savoir ce qui existe en dehors de ceux-ci : « Oui, tu es belle, très belle, mais il y a là-bas, dans une cabane au fond de la forêt, une petite princesse encore plus belle… Et toi, tu es comme cette reine, tu ne supportes pas qu’il puisse y avoir quelque part caché… » (p.38). Ce passage est un intertexte évident avec le conte de Grimm, Blanche-Neige et les sept nains : H2 compare l’inquiétude, l’insatisfaction constant et individuel qui résulte des stéréotypes à l’angoisse de la reine sur sa propre beauté. En d’autres mots, quoique le bonheur stéréotypé de H1 soit tout de même à un certain niveau un « bonheur », tout comme la beauté de la reine est indiscutable, il reste toutefois toujours quelque chose de ce bonheur qui échappe dans la « forêt ». En effet, H2 utilise la métaphore de la forêt pour illustrer le réel non catégorisé : les arbres vagues, flous et sans contours forment l’instabilité et l’indéterminé, hors de la convention des stéréotypes. De plus, cette forêt porte la connotation, par le conte, du danger : il y a un risque de s’aventurer au-delà de l’imaginaire social, dans une conversation non codifiée. Cette apparence vague est aussi présente dans l’explication que H2 donne de son « bonheur » : « On est ailleurs… en dehors… loin de tout ça.. » (p.39). Pour tenter de transmettre l’idée de son « bonheur », H2 ne peut à utiliser que des termes volontairement vagues, à savoir « ailleurs », « dehors », « ça », qui ne définissent pas positivement leur objet et donc ne l’encadrent pas en de limites précises; le réel non catégorisé n’est susceptible que de définitions négatives. L’individu isolé est donc celui qui est dans cette forêt, dans cette instabilité, dans cette indétermination; il est un véritable élément mouvant qui menace la fixité des stéréotypes, et du même coup tout l’imaginaire social.

En conclusion, les stéréotypes sont nécessaires et inévitables au sein de la société, car ils établissent tout un réseau de représentations fixes qui conditionnent la vie sociale et qui permettent de créer des projets de vie. Toutefois, ils sont encore plus incontournables par leur aspect linguistique : tout ce qui est nommé se cristallise en stéréotype, en une image catégorisée, définie, limitée et limitante. Malgré la nécessité des stéréotypes, leur puissance dépend d’une dualité qui oppose l’individu isolé à la société. En effet, les stéréotypes sont essentiellement un phénomène social : leur accomplissement ne peut être réalisé que dans la reconnaissance d’autrui, leur puissance de vérité est puisée chez autrui. Au contraire, l’individu isolé menace toute la stabilité de ces représentations, car il s’aventure dans le réel non codifié. Ainsi, Sarraute semble concevoir les stéréotypes comme le pôle opposé des tropismes : le langage oscillerait entre le Non-dit, qui cache une force de violence inouïe, et le Dit, qui ne peut s’empêcher de stéréotyper, c’est-à-dire, de cristalliser, de « vitrifier » tout ce qu’il nomme : le langage semblerait sans issu.

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