Analyse de « La Nausée », de Jean-Paul Sartre (1938)

Le roman débute lorsqu’Antoine Roquentin prend conscience que quelque chose est hors de l’habituel, et qu’elle a grandi en lui. Par contre, il est incapable de mettre le doigt sur cette chose. Toutefois, il ne considère pas avoir perdu la raison, puisque les changements se sont produits vers les objets, vers autre que soi. Le changement est au niveau de sa confrontation avec le monde. Avant d’analyser le personnage principal, il faut lui donner son contexte. Roquentin n’a que 30 ans et il a déjà fait le tour de l’Europe, ainsi qu’une bonne partie de l’Asie. Il se suppose laid et depuis l’arrêt de ses voyages, il mène une vie assez ordinaire. Le matin, il travaille sur son projet de M. de Rollebon, puis le soir, il s’assoit dans un bar ou un café. Le problème majeur de Roquentin est son existence: il est dans une crise métaphysique, une crise existentielle. Sa description du monde est sous un oeil phénoménologique et il voit les gens de deux manières: soit comme un objet, soit comme une étiquette. En somme, la phénoménologie consiste à donner une attention particulière à comment le monde est perçu par notre propre expérience, d’y faire une description brute sans d’interprétation, avant de pouvoir définir ce qui est présente. Ainsi, Roquentin décrit les stations de train, la manière des gens de bouger, la nourriture qu’il ingère, bref son monde d’un point de vue entièrement phénoménologique. Lorsqu’il ressent la nausée, les objets qui l’entourent deviennent non-familiers; leurs sens sont encore présents, mais Roquentin éprouve la difficulté de bien les saisir.

Roquentin ne saisit pas entièrement la raison des actes de M. de Rollebon, malgré toute sa dédication: il a même volé des documents de l’Union soviétique. Pour Roquentin, les actes de Rollebon ne sont pas consistants, toutefois ils ne se contredisent pas. Lorsqu’il s’agit de comprendre un homme, de vouloir le placer dans une catégorie, de lui mettre une étiquette, Antoine réalise toute la complexité. Plutard, il abandonne ce projet d’écriture: il veut faire revivre un passé lointain d’un autre homme, pourtant il est incapable de retenir son propre passé. À chaque instant, le présent se glisse dans le passé et ce passé se retrouve dans le néant. Tout est flou dans le passé: les objets, autrui et le sujet ne sont plus existants dans le monde présent, seulement dans une forme de personne-mémoire. Ils ne sont plus que des mots, car souvent même des images n’existent plus. Ce qui reste du passé, ce sont des concepts abstraits. Le passé s’envole, toutes les histoires qui restent dans la mémoire ne concernent plus réellement le sujet. En fait, Roquentin n’a débuté le projet de Rollebon que pour ne pas ressentir sa propre existence. Il a tenté de laisser sa place pour que Rollebon puisse aspirer à renaître.

À l’aide du personnage de Roquentin, Sartre effectue une critique de la mentalité des bourgeois de son époque et qui reste vrai dans la nôtre aussi. Lorsque les bourgeois se rencontrent, ils s’adonnent à toute une entreprise de protocoles afin de se saluer. Ces conventions sociales, qui sont d’ailleurs très strictes et qui dictent les comportements à suivre, sont ridiculisés par Roquentin: elles sont comparées à une danse. La pensée bourgeoise est aussi critiquée. Cette pensée est représentée par Remy Parrotin, le philosophe renommé de Bouville. Il rassemblait tous les jeunes, puis il brisait leurs crises existentielles en miettes pour ensuite rétablir leurs bonheurs sur des fondements solides. Cependant, il s’agit d’une pensée se basant sur l’idée que le monde est fixe, que les choses sont comme elles devraient être et que chaque homme possède le droit de vivre dedans et d’être exactement comme il est. D’autre part, le Dr. Roger représente la fameuse maxime, selon laquelle la sagesse croît avec l’âge. Ainsi, Dr. Roger est convaincu d’avoir accumulé assez d’expériences personnelles pour reconnaître et catégoriser les gens qu’il rencontre. En d’autres mots, il utilise son passé pour le projeter dans le présent, projetant ainsi son néant dans le présent.

M. Achille est un homme qui éprouve la nausée comme Roquentin, mais Roquentin a honte de lui. En effet, M. Achille aurait du se révolter contre les bourgeois aussi, mais il s’est trahi lui-même. Il se laisse persuader par les expériences du Dr. Roger au lieu des siennes. En fait, il est réconforté que Dr. Roge puisse l’étiqueter. L’idée qu’il n’est pas seul et qu’il n’est qu’un cas comme tant d’autres le soulage.

Un des personnages le plus intéressant est l’Autodidacte: il est aussi seul que Roquentin, mais il se réfugie dans l’humanisme. Tout d’abord, l’autodidacte envie Roquentin par sa capacité d’écriture. Il veut tout lire la librairie en ordre alphabétique, car il assume que c’est la seule manière d’être prêt avant d’entreprendre un projet d’écriture. Ce qui le caractérise le plus est son doute envers lui-même: lorsqu’il a une idée, il doit toujours se demander si cette idée a déjà été stipulée par un auteur. Si son concept est nouveau, alors il présume qu’il est en erreur. Le point commun entre Roquentin et l’Autodidacte est qu’en quelque sorte, il subit aussi la Nausée. Toutefois il l’évite en se tournant vers le socialisme et l’humanisme. Sartre utilise ce personnage pour adresser une critique aux humanistes de son époque: ils n’aiment pas réellement les hommes, seulement les concepts abstraites qu’ils représentent, comme l’amour, la jeunesse, la sagesse, l’innocence… En réalité, ces symboles n’existent pas, puisqu’elles ne sont pas réelles: il n’y a que les hommes qui les incarnent qui sont réels. Ces hommes ne sont que des êtres perdus, comme tous. Tout comme l’Autodidacte, les humanistes n’aiment aucun individu particulier, malgré qu’ils se proclament humanistes. Lorsque Roquentin critique ce mouvement, l’Autodidacte tante une fois de plus de catégoriser celui-ci comme étant un misanthrope. Par contre, Roquentin refuse cette étiquette: il est tout simplement ni humaniste, ni anti-humaniste. Selon Sartre, vivre c’est refuser la tentation d’accepter les étiquettes des autres, mais aussi de refuser la tentation de s’auto-étiquetter (comme M. Achille). Accepter une étiquette, une catégorisation, c’est admettre la défaite envers soi-même.

LA NAUSÉE:

La Nausée est une combinaison de perceptions sensorielles des choses et d’une vue métaphysique de l’existence. Premièrement, il y a un lien direct entre le sentiment de la nausée et la perception des objets. Par la manière même de voir le monde, Roquentin est dans la Nausée, et non le contraire. Elle est à l’extérieur, dans le monde et elle n’attend qu’à être perçue. Donc, ce n’est pas une réaction subjective de Roquentin, mais plutôt une révélation. Normalement, un objet se présente à un sujet sous une forme de perception. Puis, le sujet évalue cet objet, par ce qu’il cause en terme de sentiments. Le sujet impose alors des catégories sur cet objet. Par exemple, tous les stylos, malgré leurs différences entre-elles, sont des stylos, puisqu’elles servent toutes à écrire sur un papier. Dans la Nausée, la relation sujet-objet devient réciproque. Le sujet ne s’impose plus sur un seul objet, mais à plusieurs en même temps, et plusieurs objets s’imposent au sujet. En plus de ces objets, les autres individus interviennent aussi dans ces relations complexes. En somme, tout perd ses contours et sa dureté: les choses sont beaucoup plus complexes qu’elles paraissaient. Les objets perdent leurs étiquettes, donc elles perdent leurs sens fixes. Deuxièmement, l’existence vu par Sartre est un « je pense, donc j’existe » de Descartes. Par contre, cette maxime est prise négativement. Roquentin est piégé dans ses pensées et il ne peut s’en défaire. C’est un existence qui existe jusqu’au bout, ou qui n’existe pas. À l’opposé de la philosophie platonique, ce qui existe est tout ce qu’on a. Il n’existe pas de vérité ultime ailleurs: on ne vit pas dans une cave, où il y aurait un soleil extérieur. On est bel et bien déjà dehors.

Cependant, il semble que Roquentin éprouve aussi une sensation « contraire » à la Nausée. Par exemple, dans le café, la musique chasse la Nausée hors de son esprit. Le corps de Roquentin durcit et les objets reprennent leurs contours définis. Cette sensation est celle de l’aventure. Le monde est là pour lui et il est là pour le monde. « Rien n’a changé et pourtant tout existe d’une autre facon. Je ne peux pas décrire; c’est comme la Nausée et pourtant c’est juste le contraire ». Dans cet état d’aventure, il lui semble que tout a sa place, ainsi qu’une suite logique. « Chaque instant ne paraît que pour amener ceux qui suivent ». Cette sensation ressemble à celle décrite par Anny lors des moments parfaits. Selon Anny, un moment parfaît prend naissance lorsque tous font ce qu’ils sont supposés de faire. Le problème est qu’on ne peut pas toujours contrôler les décisions d’autrui. Au final, Anny et Roquentin perdent leur vision du monde et ils se retrouvent à la même page: celui de la Nausée. Toutefois, il n’y a pas de contact humain ultime et tous les deux vont dans des chemins séparés.

Advertisements

2 Comments

  1. très intéressant merci ! je me suis aidée de vos propos pour un exposé sur la description en anthropologie (qui requiert de laisser de côté le sens immédiat des choses)

    J’aime

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s